[ATELIER - RENCONTRE] Écritures en chantier #2

[ATELIER - RENCONTRE] Écritures en chantier #2

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Quelques traces des ateliers d'écriture du lundi soir au Théâtre Jean-Vilar, avec Métie Navajo, autrice en résidence, assorties de quelques notes sur le temps présent déjà passé.

Revenons aux premières séances. Un petit groupe se retrouve le lundi soir autour d'une table, dans une salle de réunion du Théâtre Jean Vilar. Il fait nuit, il fait sûrement froid, c'est le début du mois de janvier. A s'y regarder depuis le maintenant confiné, le maintenant covid-19 où les listes macabres s'allongent chaque jour, janvier 2020 est un mois encore léger : les grèves durent, on refuse la système de retraites à points que veut imposer le gouvernement, les enseignants et lycéens dénoncent la mise en œuvre aberrante de la réforme du bac, les personnels hospitaliers continuent à se battre contre le sacrifice de la santé publique et l'état des urgences : « vous comptez vos sous, bientôt vous compterez les morts » (tiens tiens tiens...), les gilets jaunes occupent les samedis, les militants écologistes occupent le terrain aussi, le tout dans des vapeurs épaisses de lacrymo généreusement répandues par les agents de police. C'est le mois de janvier, qui ressemble de loin en loin au mois de décembre, si je ne me trompe pas : léger... Il y a en plus, venant d'un autre continent, la rumeur d'un virus qui aurait commencé à goûter aux êtres humains sur un marché où on vend des animaux sauvages. Il serait né du baiser d'une chauve souris à un pangolin, comme dans une sorte d'histoire de vampire... En d'autres termes, la lecture de l'anthropologue Frédéric Keck me l'apprend, c'est « une zoonose », une maladie animale qui mute, se transmet aux humains et provoque des pathologies fortes car nous n'avons pas d'immunité contre elles*. L'action humaine sur l'environnement, la déforestation par exemple, oblige les animaux sauvages, comme les chauve-souris, à se rapprocher des villes : leurs virus deviennent les nôtres. Nous sommes en janvier 2020, les gens meurent dans le Wuhan en Chine, tout cela est encore bien opaque, bien loin de nous, le défilé de nouvel an chinois à Paris est annulé, on a du mal à comprendre pourquoi. Ma petite fille de trois ans est déçue, elle s'était fait un superbe maquillage de tigresse pour l'occasion.

Difficile de faire le lien entre ces notes préalables et un lundi d'une des premières semaines de janvier 2020. Si ce n'est que publiant les écrits des participants, je fais ce rapide voyage dans le temps. Lors de cette séance, j'avais proposé aux écrivain.e.s d'en faire un autre, voyage mental : décrire une photographie, imaginaire ou réelle, qui réunirait les êtres qu'ils ont envie de réunir ce soir-là autour d'eux. Une famille rêvée ou une famille réelle. Ils composent l'image, ils sont dessus, ou pas.

Métie Navajo

 

LA PHOTO. (B) 

« Il y a une fille qui lit plus vite que son ombre »

Au centre, assis sur un tabouret se dresse mon chat.
Il s’appelle Sésame. Il est tigré et gros.
Au sol, adossé au pied gauche du tabouret se trouve mon frère.
Il s’appelle Johann. Il a une grosse barbe, des lunettes, et il travaille sur son ordinateur.
À gauche, dans sa posture habituelle, Barney Stinston fait un clin d’œil malicieux à la caméra.
À droite, le sourire jusqu’aux yeux, Luffy au Chapeau de Paille mange un steak.

Tout au fond, majestueusement, un grand pin surplombe la scène. C’est l’arbre parental. À son pied, six louveteaux hurlent à l’unisson. Voici leurs prénoms respectifs : Hugues, Vincent, David, Goulven, Grégoire, Luc.

Puis,
Il y a un mec qui s’appelle Matt. Il a un chapeau, et il crie « One time ».
Il y a une fille qui boit du RedBull. Elle s’appelle Solène.
Il y a un garçon qui grimpe à l’arbre. Il est blond.
Il y a une fille qui lit plus vite que son ombre.

 

PHOTO DU VIEIL HOMME (F.) :

« Il semble tombé au centre et se découvrir surpris à sa propre place »

Il a l’œil vif. Au centre d’un attroupement de quelques personnes qui semblent regarder la même chose. Tous tournés, contemplatifs, vers le même objet, son grand âge et ses yeux bleu clair intenses, ses vêtements négligés attirent l’œil. Il semble tombé au centre et se découvrir surpris à sa propre place.

Les autres paraissent concentrés, questionnant, dans une attitude habituée à percevoir. Les bras croisés, les têtes légèrement penchées.

Derrière eux plus loin, un grand mur blanc dans une pièce haute de plafond et des tableaux éparpillés savamment. Ils sont dans un musée.

Le papier est mat, la petite bordure blanche sur les bords de la photo fait penser à un portrait du vieil homme.

 

PHOTO DES ETRES CHERS (FL) :

« ça va être LE selfie de ma vie... »

Je les hèle tous, un à un…un peu agacé, mais pas bien longtemps vu qu’ils sont tous là pour moi !!

Après tout ça va être LE selfie de ma vie alors faisons en sorte que le sourire soit le plus sincère possible.

Bon Papa, Maman et Chloé je veux vous voir prêt de moi, juste derrière moi exactement, vu vos tailles respectives vous ne cacherez pas l’arrière-plan. Je rigole, je rigole, ne vous vexez pas.

Steph ma chérie toi je te vois bien ta tête posée sur mon épaule comme dans les moments calmes qu’on affecte tant.

Alex tu te mettras de l’autre côté…après tout ils disent tous que tu es ma seconde femme alors jouons leur jeu. Non je ne te prendrais pas le bras pour faire enrager Steph.

Cléminou enfile le casque et mets toi devant le micro comme si tu posais ta phrase. Voilà et fais pas trop le guignol cette fois.

Seb avec Martine et les enfants devant le poster de plume. Bien sûr que vous pouvez garder vos déguisements, surtout que j’adore ce mix sauvage d’Harry Potter, du Seigneur des Anneaux et de Starburst.

Ok bon on en est où ? Les geeks devant le beau logo Magic the Gathering. Oui oui, agencés comme vous voulez, soyez imaginatif et sortez tous votre carte favorite, tant qu’à faire.

Oli Ernestine mettez le berceau devant, qu’on voie votre petit bout avec vous.

John adossé contre le mur comme le bad boy que tu n’es pas vraiment. Benj mets toi avec lui mais bon ne fomentez pas de plan contre moi cette fois s’il vous plait.

La team IUT et la team Binôme à gauche, voilà et on arrête de bavarder, surtout toi Romain.

Les Angels du cours de chant à droite, et exercice Chabada…non je rigole ne vous inquiétez pas.

La Team After au milieu et interdit de parler boulot là, on n’est pas là pour ça.

Mamie Françoise pas loin des parents, qu’on lui amène un bon fauteuil. Mamie Monique, Papy Claude, Papy Michel, merci d’être venus nous faire un coucou depuis là-haut, je vous laisse vous placer avec vos chers et tendres. Et sans dispute, hein ? Que de l’amour.

On prend la photo vous êtes prêts ? Je glisse ma tête, ça va je ne cache personne ? Ah oups désolé La Naine. Voilà c’est bon. A trois tout le monde dit le mot qui me définit selon vous ! Oui oui je fais la star je vous ai entendu, mais après tout c’est mon texte, c’est ma photo, et c’est mon délire alors je fais ce que je veux.

Et « Clic ».

Bon je ne dirais rien mais j’ai entendu certains mots dans la cacophonie qui ne sont pas du joli joli. Passons après tout, à vous, je pardonne tout.

Quoi ? Regarder la photo ? Elle n’est pas floue c’est l’essentiel, pour le reste je la regarderais quand je ne pourrai plus vous voir, un jour, mais aujourd’hui j’ai envie de profiter de chacun de vous du mieux que je peux même si vous me fatiguez tous un peu parfois, c’est vous qui faites de ma vie le bonheur qu’elle est aujourd’hui, chacun à votre niveau alors, MERCI.

 

« PHOTO DE FAMILLE » (L) :

« 10 secondes au retardateur. Nous serons toutes dessus »

Et c’est à ce moment précis qu’on a pris la photo. La sueur au front mais le sourire d’extase d’avoir atteint un sommet et cette vue sublime qui nous était enfin offerte. Donc nous sommes toutes les huit assises sur des rochers ou dans l’herbe humide, l’appareil est posé face à nous sur la roche, disposé minutieusement à la bonne hauteur. 10 secondes au retardateur. Nous serons toutes dessus.

Cette semaine-là nous avions décidé de partir à Esparron, quelques jours dans les Gorges du Verdon pour se retrouver entre amies, comme dès que l’occasion se présente. Mais pour une fois il s’agissait de venir fêter un événement spécial, nous voulions marquer le coup pour l’année de nos trente ans et une amitié déjà longue d’au moins 10 ans. Il faisait beau, journée rando ! On marchait depuis déjà trois bonnes heures et il était temps de casser la croûte. Noémie pestait parce qu’elle n’aime pas trop marcher, une fois de plus elle était servie, on l’avait forcée à suivre le groupe.

Maintenant on s’arrête !

Immortalisation d’un moment d’amitié partagé. Baguette, saucisson, fromage, foie de morue et citron parce que selon Joe, le foie de morue est indispensable pour constituer un pique-nique digne de ce nom ! Paule est toujours chic, vêtue de chemise vichy à carreaux roses et blancs, mais légèrement décoiffée par le parcours en sous-bois. Lucie n’a pas oublié sa casquette, car le soleil ne pardonne pas quand on a la peau blanche comme la sienne, blondinette du nord. Anaïs a encore les mains dans le sac à dos pour en sortir les dernières victuailles et Ambre rit aux éclats affalée sur le tas de nos affaires regroupées.

 

PHOTO D'UN SOUVENIR, SOUVENIR D'UNE PHOTO (G) 

« Le ciel était si beau, vu qu'on était au-dessus des monts »

2018 est l'année de ma rencontre avec Idriss, qui est devenu comme un frère pour moi. Pourtant, c'est un conflit de quelques dirham à un feu tricolore dans une métropole au Maroc qui nous a permis, après réconciliation, de tisser encore plus de liens, vu que nous avions les mêmes objectifs.

Quelques mois plus tard, je dis à mon ami que j'allais en frontière. Et il me demanda : « As-tu les moyens suffisants pour résister au choc de la forêt ? » Et je lui répondis : « Il n'y a jamais les moyens suffisants, il faut juste y croire, le tout c'est de positiver, ça c'est ma devise. » Le lendemain je pris la route de la forêt et Idriss me dit « Bon courage mon frère, je te rejoins Inch'Allah. »

Après plus d'un mois, résistant au froid et évitant d'être capturé par les Forces Auxiliaires Marocaines dans la forêt, vint le moment où je n'eus plus de force, plus de subsistance. C'est le moment où je décidais de sortir de la forêt pour aller essayer de vendre mon téléphone et prendre quelques subsistances. Je pris le chemin, tout triste et tout seul.

Entouré des montagnes tout près du Mont Blanc à Castillago, une des villes du Maroc proche de l'Espagne, je sortais de la forêt et me voyais faire une cinquantaine de kilomètres tout seul.

Comme Dieu existe, c'est à ce moment-là que je vis mon ami Idriss et l'un de ses compagnons Djoé, qui décida directement de prendre mon téléphone au prix de rien. Je le priais juste de nous prendre quelques photos souvenir, qu'il m'enverrait un de ces quatre, et on se mit d'accord.

Je me mets sur les genoux, les mains levées vers le ciel et Idriss debout derrière moi, les mains également levées. La photo est prise et Djoé crie : « Venez aussi prendre une photo souvenir sinon je n'aurai pas de trace de Castillago ! » Plus tard, c'est là que je les cadrais tous les deux entre les rochers, de la tête aux pieds, pour qu'on puisse bien voir leurs grosses chaussures appelées 4x4 tout terrain. Le ciel était si beau, vu qu'on était au-dessus des monts.

 

* « des chauve-souris et des hommes, politiques épidémiques et coronavirus »

Entretien avec Frédéric Keck, paru dans Lundimatin#234, 21 mars 2020

 

Si vous souhaitez recevoir des pistes et des propositions d'écriture pendant cette période de confinement, contactez par email alice.craheix[at]theatrejeanvilar.com

Les textes seront publiés régulièrement sur le site du théâtre Jean-Vilar.

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