Cahiers de la création #5

Cahiers de la création #5

par Jacques Ségueilla -

Cahiers de la création #5

La compagnie a déménagé, quittant les studios de la Briqueterie de Vitry-sur-Seine pour arriver au Théâtre Jean-Vilar, à Suresnes où elle est installée depuis une semaine. Salle de l’Aéroplane où le spectacle sera présenté en janvier sous l’intitulé de Petits fragments du réel. Put être un clin d’œil à propos de Georges Bataille « … la dure bêtise de l’homme,» (L’Ossuaire). J’arrive, ne trouve qu’Aurélien et Victor. Au foyer, Muriel et Anaïs, le temps d’un café. De retour dans la salle Nicolas s’échauffe. Tous le rejoignent et en douceur s’échauffent chacun à sa façon : secret des corps.

En attendant Sébastien, chacun s’affaire et se retrouve prêts dès son arrivée enfin presque. Ils continuent, jambes étirées, bassins basculés, jambes tendues, épaules, bras, etc.

Sébastien se dirige vers Muriel, la comédienne qui danse, et vers Angela la danseuse qui joue. Il leur explique un pas, qu’il leur montre, un pas qui doit donner l’impression de « crier » en rebond sur la jambe droite. Placées à cour, la danseuse et la comédienne exécutent le même mouvement. Le même, oui mais, pas tout à fait, ce ne sont pas les mêmes corps, ne sont pas travaillés pareillement : la nuque, la colonne, les épaules ne sont pas placées dans la même tension, la même gestuelle.

Dès le début de la répétition, (encore un peu en désordre), on perçoit le chemin accompli. Chacun a trouvé sa place, les personnalités  s’affirment davantage et l’équipe est soudée à force de travail et de connivence, soudée en attente, parfois face à Sébastien.

Réunion autour du chorégraphe. Il fait le point sur ce qui s’est passé dans la semaine, il recadre les éléments improvisés, explique ce qui sert de soubassement à la chorégraphie. On voit très vite, dès que le groupe se retrouve à danser, que de la forme encore très empreinte de théâtre commence à émerger.

Une certaine musicalité se répand dans l’ensemble, commence à poindre autant des mouvements tant solos que des personnalités de ce groupe : une dialectique subliminale.

Sébastien souligne ce qui est en train de se passer, tout est plus juste, plus précis, plus dansé. Il dit ce qui a changé des pistes alors à peine esquissées, devenues mouvements mais dont il faut encore préciser le sens.

Un langage se libère. Peut être la matière même de la pièce commence t’elle à émerger. Avec ses corps parfois sensibles, totémisés. Ces mouvements conduisant à la victoire de l’ordre sur le désordre des sentiments, laissés épuisés, abandonnés sous les ordres silencieux et totalitaires, segmentés comme des slogans. 

Dans ces échanges, ces changements, l’énergie circule, renverse les contraintes, mêmes celles auxquelles les danseurs se soumettent, corps machine toujours au bord du dérapage, corps triomphant à la limite de l’horreur. La parole circule, ordonne, se dérègle puis se reprend. Les ordres s’échangent, la danse au bord de la faille. Les corps se dressent puis s’affaissent. Les propositions de chacun appartiennent à tous, mouvements répétés, endossés, qui se développent dans une chorégraphie dont le mouvement rivalise avec l’immobilité. Hiatus. On s’y perd, mais on comprend d’autant mieux. Ils s’y perdent et réclament qu’« on » les rassure.

Réponses impossibles à des questions légitimes.

Retour au plateau, les machines présentes, les danseurs se placent. On aperçoit alors des gestes de professionnels. Les machines stagnent. Elles ne se réveilleront qu’au moment de l’abandon des danseurs à un curieux rituel les transformant à leur tour en machine, en matière, en produits.

Transportés, « machinés », rejetés.  Il leur faut alors prendre sur eux pour ne pas disparaître, repartir au point de départ, se placer sur la chaîne, subir encore pour ne pas se tarir, accepter le mouvement mécanique pour que vive la machine qu’ils alimentent de leur vie, de leur âme.

Brusquement, le décor change avec la machine qui devient autant d’établis, de bureaux autour desquels s’organisent des duos, solos et trios. L’humanité apparaît comme en filigrane ; des regards échangés le temps de rien à la façon dont chacun occupe son espace dans un rythme parfaitement séquencé, on perçoit des rouages, un tic tac musical, un affolement sonore, et l'on voit des corps qui tapent, vissent, étalent, s’étalent, s’approchent, se reculent, se frôlent rapidement puis se repoussent encore. Une parole parfois, isolée, à peine dite comme indécente. L’artiste revendique, ici, ce droit à l’indécence.

Quelque chose ne fonctionne pas. Les danseurs cherchent à comprendre ce qui dans leurs gestes, dans le rythme, dans les rencontres et les esquives, dans les ensembles, ne fonctionne pas. Peut être est-ce un manque de précision, peut être un manque d’ensemble, d’écoute, de travail. Encore ce manque de travail. 

Arrêt.

On reprend la répétition sur une musique tel un bruit de photocopieur, un bruit saccadé, mécanique, glissé, suivi d’une chute brutale.

Reprise, on imagine la copie passée sous la lumière, cuite sous la chaleur qui sort, suivie d’une autre, d’une autre encore... Les corps s’appliquent ainsi à disparaître, à se fondre dans le rythme, obéissant ainsi à un ordre qu’on reçoit tous et que personne n’a donné. Le pouvoir est tacite, il entraîne en roue libre l’imagination.

La danse reprend le dessus, la danse et ses ensembles. Question : faut-il au nom de l’imagination au pouvoir, libérer le danseur des mouvements d’ensemble ? Pendant ce temps, tout dérape, puis tout se recompose, L’équipe s’atèle à reformer un ensemble qui transforme l’espace en faisant pivoter cette chaîne comme les axes gigantesques que la SNCF utilisait pour orienter les trains devant les hangars.

Il y a des regards. Des expressions, des instants d’abandon qui offrent à voir l’humanité émerger sous la contrainte que nul pourtant a priori n’impose. Regards qui détachent les êtres de leurs propres corps, les met à distance, des frôlements offrent un second niveau à la narration. Dédoublement intérieur des êtres dans ces glissades, dans ces mouvements d’abandon. 

Sébastien demande qu’on augmente ce décalage, qu’on signifie davantage la différence entre les corps des filles et ceux des garçons. Ca fonctionne. Tous sont à l’écoute les uns des autres, au diapason : gestes, mouvements, regard, souffle inscrits dans leurs personnalités. 

L’après midi.

Reprise avec la chaîne rutilante de ses inox froids. Anaïs, Victor, Angela, Muriel, Nicolas, Aurélien, face public derrière la machine qui prend toute la largeur du plateau. Victor va à jardin chercher une plaque qu’il dispose sur la chaîne. Il la fait glisser vers cour, puis revient à sa place, la plaque repart à jardin, sous la poussée d’un danseur puis d’un autre.

Muriel, absente à elle-même, passe son tour : pas prête, sans doute. Le danseur suivant l’accompagne, l’œil dans le vague. Tout le monde est à son poste, toute tourne rond. La machine humaine rend. On ne pense plus, on fonctionne. Tout va bien. Tourne trop bien. L’image est trop réaliste : rendre la monotonie sur scène n’est pas produire de la monotonie. Ca ne colle pas avec l’idée d’un spectacle qui doit trouver ses rebonds pour rendre l’action.

Le rythme est justement monotone, il manque des ruptures, des contrastes de jeu, décalages de temps qui poseraient la distance nécessaire d’avec la réalité. Forcément ennuyeuse. Comment rendre l’ennui sans ennuyer ?

L’idée qui se fait jour est de jouer sur la disparition des « humains », en faire des êtres désaffectés au travail. Alors, face au public, le déplacement des plateaux reprend. Trois des danseurs montent à tour de rôle sur ces plateaux et deviennent objets, ou marchandises, ou matériaux, petites icônes de la consommation. Les trois autres danseurs les poussent vers jardin. Le rythme, lent à ce moment, est brusquement cassé quand le plateau chargé de ces corps, vidés de toute tenue, sont déchargés en bout de chaîne, et que, jetés au sol, ils repartent chacun à leur manière se replacer au début de celle-ci. Statufiés sur leur plateau, ils se réaniment au sol dans une forme de reptation à bout d’énergie.

Image allégorique du travail à la chaîne. Reprise d’une danse de groupe en ligne partant de cour lointain vers jardin avant scène. La danse, d’abord allègre, montre très vite une fatigue gagne le rang.

Sébastien demande l’enchaînement  de trois parties construites. Changement de décor.

On installe la scène du « Vestiaire » : une sorte de cabine, les garçons devant, les trois filles derrière. Elles se changent et discutent en fumant une cigarette, en s’occupant d’un pot de fleur un peu ridicule, ou bien de soi. Devant, les garçons se changent eux aussi, mais la pièce est exigüe. Ils se gênent, s’habillent en n’arrivant pas à éviter les heurts. Les vêtements finissent par faire des voyages invraisemblables entre les eux. Scène bouffonne, pas vraiment dansée, mais très rythmique. 

Une fois prêts, ils sont réunis en ligne, dans l’attente de quelque chose, très vite pris par une toux, une démangeaison (la cotte ignifugée), le bouton trop gros. Agitation contenue dans les rangs…

Changement de décor : tels des charpentiers, trois danseurs déplacent la structure du vestiaire et installent la scène de l’Usine. La chaine dans tout son long, face public. Reprise du chargement - déchargement des corps réifiés.

La répétition se poursuit ainsi jusqu’à ce que le chorégraphe demande à Angela de jouer sa scène de colère, celle où elle se rebelle, où elle crie l’injustice qui la touche, qui la désigne, l’isole des autres. D’abord un murmure répété, un mouvement du bras gauche esquissé, qui peu à peu prend de l’ampleur, et l’entraîne, entraîne sa voix qui sort « … de mon mieux, j’ai fait de mon mieux ». Au bord du cri, des larmes, de l’effondrement. Elle se calme, le corps secoué encore de soubresauts. Seule au milieu du plateau, face au public. Coupable désigné. Un dernier mot comme un défi : «…facile de critiquer… ».

Au fond du plateau les autres se taisent. Muriel, puis Anaïs la rejoignent. Muettes. Elles l’entourent. Silencieuses, gagnées par les sanglots rentrés d’Angela, elles laissent poindre un mouvement qui devient vite un trio. Soli, puis de nouveau l’ensemble. Magnifique instant de poésie où l’expression d’un sentiment et la danse se sont mêlés.

Aurélien arrive en diagonale pendant que les filles sortent. Il se bat contre sa veste, objet transitionnel transfigurant le danseur dans une lutte acharnée contre une part ignorée et tue de lui-même.

Staccatos, crescendos, silences, montées en puissances se succèdent comme dans une lutte où tout se passe autour d’un axe imaginaire qui retient le danseur en même temps qu’il l’aliène.  

A suivre. Suresnes, le 11 septembre  2014. Jacques Ségueilla

 

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