La partie manquante au-dessus de nous

La partie manquante au-dessus de nous

par Elsa Poissonnet -

La partie manquante au-dessus de nous

Semaine du 12 au 16 février - Rencontres avant le spectacle Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu avec Olivia Harkay, membre du Nimis Groupe.

Tazagoul, Lysogelg, Thaï, Aïe, Kaïe, LynKaï, non ce ne sont pas des noms de pays imaginaires, ce sont des gens qui vivent non loin : à Vitry, à Ivry, à Créteil et que nous avons rencontrés cette semaine. Comme Souleyman, Hassan, Awa, Oumou, Nacera, Leuang, Khadija, Nabila, Fatma, Sadia, Abila, Fatoumata, Lin, Aboubakar, le "dit" Jean Claude, et bien d’autres encore. Ils sont Afghans, Kabyles, Syriens, Algériens, Camerounais, Comoriens, Sénégalais, Ivoiriens, Soudanais, Tamouls.

Aujourd’hui, depuis hier ou depuis longtemps, pour trois mois ou pour trente ans, ils vivent en France. Dans le manque du pays, le soulagement d’être ici, le regret des leurs, l’adaptation et la transformation, toutes ces personnes, exilées pour des raisons économiques, sociales ou géopolitiques semblent souffrir de cette partie d’eux qui vit sans toit fixe, en eux.

A l’approche du spectacle Ceux que j’ai rencontré ne m’ont peut-être pas vu sur le thème des politiques migratoires européennes, nous sommes allées rencontrer des gens qui ont vécu la migration.

Avec des visas court séjour – finalement long séjour – obtenus, achetés, attendus, espérés. Visas d’étudiant non renouvelés, cartes de séjour permanentes enfin acceptées. Sans papiers, réfugiés, récemment arrivés. Ils nous ont raconté des bribes de leurs histoires.

Partir

« On ne voulait pas venir du Cambodge, on avait peur… d’avoir froid ! Oui, on vient d’un pays chaud. Moi ça va, je suis arrivée en juin, mais en septembre, les feuilles tombent, c’est triiiiiste. Et au pays on ne mange que des produits frais : on les cueille, et on les mange directement. Ici c’est du poulet mort depuis des heures, ça puuuue. Une dame voulait nous aider, elle nous a donné du jambon, on ne voulait pas en manger : tout rose comme ça, on croyait que c’était cru. »

« Quand je suis arrivée, j’étais perdue. J’avais seulement un numéro. Un monsieur m’a aidée, j’ai pu appeler un ami qui m’a dit qu’il ne pouvait pas arriver avant deux heures. Je ne voulais pas attendre toute seule, mais je ne pouvais pas parler alors j’ai agrippé le monsieur, et je l’ai assis à côté de moi pour qu’il attende avec moi. J’avais trop peur. Quand mon ami est arrivé il m’a dit : qu’est que ce que tu fais là ? Je lui ai dit : au Cambodge, c’est pas trop bien en ce moment. »

« Aux Comores, tout le monde veut aller à Mayotte. On se met des barrières alors qu’on est du même archipel. La mer devient un vrai cimetière. Etre considéré étranger dans son propre pays, c’est… »

Sourire lumineux, fausse Rolex au poignet, un jeune homme nous dit :
« - Quand les autres postent des photos sur leur facebook, ils mettent le Trocadéro, la Tour Eiffel. Ils ne mettent pas où ils vivent vraiment : Arcueil, Vitry, Créteil. Tu les vois, bien habillés, tu te dis, c’est la France, c’est le paradis !
- Et toi, maintenant que tu es en France tu fais quoi, tu préviens les autres que c’est dur ?
- Non je fais pareil ! »

«  Quand je suis arrivée, je ne parlais pas un mot, dès le deuxième jour, on m’a mise au travail. 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. J’ai 70 ans, maintenant je me repose et j’apprends le français. »

Rester

« Quand on est partis du Cambodge on a passé deux ans en Thaïlande, puis on a essayé les Etats-Unis, mais ça n’a pas marché. On avait peur de venir en France on nous disait, ils sont racistes. Finalement, on arrive ici, les Français ne sont pas racistes du tout, finalement, c’est les noirs et les arabes. »

« Quand on est réfugié politique, on ne peut plus retourner dans son pays, auquel on a tourné le dos. Tant qu’on n’a pas les papiers français, on ne peut pas y retourner. On vit dans une sorte de No Man’s Land. Maintenant j’ai mes papiers, je peux y retourner. »

Loin des siens

« Je viens de l’Afghanistan, mais je vivais en Irak depuis 20 ans. J’ai une sœur en Allemagne, une sœur en Norvège, c’est pas pratique. »

« J’ai la moitié de mes frères au Sénégal, l’autre ici, on a fait moitié-moitié. »

Un travailleur social, en nous désignant deux personnes du centre d'hébergement d'urgence nous explique : « Les deux sœurs que vous voyez là, on appris que leur père est mort hier. Il n’a pas survécu à la traversée. Ils sont quatre frères et sœurs, sans mère ni père. »

« A 3h du matin, j’ai réveillé mon mari. Il m’a dit : quoi ? J’ai dit : je veux rentrer au bled. Il m’a dit : bah vas-y, tout le monde va se moquer de toi, que tu sais pas te débrouiller. »

Revenir

« Quand je suis rentrée en Algérie en 89, j’ai entendu : voilà les immigrés. J’ai regardé autour de moi : pas d’Allemand, pas d’Américains. Une amie m’a dit : c’est toi l’immigrée. J’ai dit : ha c’est comme ça ! Je n’y suis plus jamais retourné, depuis 89. »

« Aujourd’hui au Cambodge, ce n’est plus comme avant, l’argent a remplacé la parole, il n’y a plus de fidélité. Maintenant j’aime le poulet, et quand je rentre au Cambodge, j’ai trop chaud. »


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Merci aux personnes qui ont organisé ces rencontres avec nous : enseignants de français, bénévoles et travailleurs sociaux - Youssouf, Gérard, Sabine, Leïla, Emilie, Huguette, Dominique, Diane, Gabrielle, Jean-Gabriel, Karim, Djamel, Nilden, Jacqueline, Géraldine, etc. Et aux structures partenaires : Centre social Balzac, Ecole des adultes, Croix-rouge, Emmaüs Solidarité, Gaïa 94, l’ASE de Créteil service des mineurs non accompagnés.


Ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu :
jeudi 8 et vendredi 9 mars 20h.

Cabaret de l'Assemblée :
migrations, réfugiés, penser et agir ensemble : samedi 10 mars 18h.

Photos

Bandiougou-qui-traduit
Centre-herbegement-urgence-Ivry
CHU-Ivry
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Monis-1
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