Cahiers de la création #4

Cahiers de la création #4

par Jacques Ségueilla -

Cahiers de la création #4

La Briqueterie - Centre de Développement Chorégraphique, Vitry-sur-Seine, le 4 septembre 2014. La création est dans deux mois, on ne sent aucune précipitation au sein de l’équipe.

Le travail se déroule phase après phase malgré quelques errements ponctuels, quelques doutes. Sur le plateau, disséminées, des structures métalliques présentent une sorte de machinerie ou mobilier. Il est vide, ce matin. Autour d’un écran Sébastien, Jann et Muriel regardent avec Eric le costumier les prises faîtes dans la semaine. Nous regardons les danseurs qui entrent parfaitement rangés en ligne, côté jardin, face au public, pardon, face à la caméra.

La scène se transforme on passe à une autre étape, la « scène » du vestiaire. On se déshabille comment dans un vestiaire ? Oui, un danseur se déshabille souvent, un ouvrier deux fois par jour, en début puis en fin de journée. Le corps du danseur est exposé, celui de l’ouvrier est caché, intime. Comment être juste quand on est un danseur qui doit se déshabiller comme un ouvrier ?

Revêtus de leurs vêtements de travail, corps toujours alignés face caméra. Inspection. Immobilité vite rompue par des mouvements propres à chaque personnage. Les danseurs cherchent leurs personnages, ils affinent leur jeu, ils intègrent l’autorité, l’absurde, ce qui les domine. La tension est parfaite, leur subordination profonde fait surgir sans qu’il soit besoin de le voir ce qui les oblige, là où ils s’obligent. On voit tout ce qui est attendu en « haut lieu ». Les épaules qui ploient, les regards qui évitent, les jambes qui s’agitent, vide de sens.

Sébastien entre dans le champ de la caméra. On le voit corrigeant, ou stimulant les danseurs pour les pousser à aller plus loin dans leur danse. (...)

Le travail, petit à petit, a placé danseurs et comédiens dans un univers que chacun à sa façon partage. L’unité des intentions, la rigueur des déplacements, la somme des mouvements propres à chacun forment un ensemble de plus en plus lisible.

Nous sommes loin des formes approximatives que j’avais vues le 21 août. Il fallait sans doute oser se perdre pour retrouver les intentions s’inscrire dans des formes de nouveau dansées. Car il faut de cette masse d’éléments dramatiques extraire la danse.

Dans leurs tenue dépareillées de travailleurs disparates rassemblés, ils s’inscrivent dans des formes bien réglées. Alors que l’univers organisé du travail apparaît en filigrane, le jeu de chaque danseur et de la comédienne ose la redondance à la limite de l’attendu jusqu’au décalé le plus déconcertant. Il faut peut être aller jusqu’à se coltiner à la contrainte la plus pesante pour en dégager la légèreté sans tomber dans l’anecdotique.

Muriel analyse les images, discute avec Eric à propos de son costume, d’un effet que sa cotte de travail ne permet pas. Puis avec Sébastien à propos d’une marche syncopée où chacun doit perdre ses accessoires : lunettes, chapeau. Je n’ai pas vu la scène, je ne sais pas très bien de quoi il est question mais je vois bien maintenant, avec Muriel sur le plateau, qu’il y a des machines inutiles qui s’activent et des mains qui s’actionnent sans autre raison que cette machine immobile (symbole du pouvoir ?).

On entend une musique au rythme très net, douce et martelée à la fois. Muriel poursuit son improvisation.

Muriel mains au corps investit les machines qui l’entourent. Corps-corps avec les modalités de fonctionnement, intégré au processus d’une supposée fabrication qui se perd dans la mécanique. La comédienne se perd, atteint un niveau d’absurdité qui la conduit au tragique d’un état désaffecté. Elle bouge, par gestes sans emphase, sans esthétisme. Ca bouge parce que ça la bouge, rien d’autre. Sébastien commente, donne de nouvelles indications, des consignes. Muriel parle du parcours imaginaire qu’elle vient de faire. Le mot de « travail » fuse syncopé comme un phare qui clignote. Quel est le lien entre le travail et l’art de la danse ? (public, si tu savais… )

Elle reprend ses mouvements mécaniques sur un diable qu’elle actionne, placée où l'on met la marchandise, corps objet, négociable, marchandises en « rébellion ». Puis elle décide de « travailler » sur autre chose, Aidée de son diable elle cherche à déménager les « machines » ces grands corps géométriques, inertes posés au sol. Son diable est inopérant, il devient une sorte de bulldozer qui s’attaque aux objets qui recomposent un espace désorganisé. Les objets sont comme abandonnés. L’absurde à l’assaut de l’ordre. Inversion.

Muriel aidée par Eric, se vêt d’une combinaison blanche, s’harnache d’un bonnet, de lunettes énormes, passe un casque sur ses oreilles. Elle n’entend ni ne voit plus rien elle s’amuse, empile des cônes oranges et blancs de signalisation, véritable germe d’un autre spectacle en soi : une sorte d’aparté. Elle devient un objet parmi d’autres objets exposés. Un esprit que les dadaïstes n’auraient pas renié.

Pause-déjeuner.

Eric s’en va. Arrivent Angela, Anaïs et Lih Qun Wong, compositrice. Béatrice Fumet et Catherine Léger du théâtre Jean-Vilar se glissent parmi nous.

Angela improvise, son corps est tendu, ses gestes saccadés accompagnent une extrême émotion qu’elle a trouvée en elle. Une main tendue qui s’applique sur la nuque, puis sur le visage, Nervosité, elle rougit, tremble : posture de crise. On y croit, Angela imprégnée de cette émotion intérieure laisse à entendre une voix grave, inattendue, « j’ai fait de mon mieux », leitmotiv qui mène cette danse intérieure inscrite dans ce corps en colère. Image de la culpabilité en rébellion et soumission.

Image du poids que ressent celui qui a subit.

Tout le monde en silence assiste à la scène sentant bien cette force insoupçonnée encore qui permet à Angela d’aller au delà d’elle-même. Elle est allée fouiller au plus profond de ses émotions, a découvert de nouveaux chemins intérieurs. L’effort à été tel qu’elle est « vidée ».

Pause.

Pour ne pas perdre ce moment improvisé, Sébastien demande à Angela de reprendre ce qu’elle vient de faire. Elle remet sa blouse et au sol retrouve cet état qu’elle a expérimenté précédemment. En boucle elle répète"de mon mieux". Cette phrase devient totem de l’injustice vécue, ressentie, le symbole proféré de la victime qui se débat contre un souvenir, un ennemi invisible. Peut être aussi contre elle-même.

Angela se dépasse. Muriel entre en jeu, arrogante maintenant elle bascule de son rôle de victime sur un rôle de dominant. Silencieuse, elle est là, prête à noter sur son calepin, observant Angela. L’image du bourreau et de la victime apparaît.

Puis Muriel se met à parler, explique, s’explique. On y croit plus. L’image se perd dans le foisonnement des signes. L’image se suffisait à elle-même, la parole redondante a dissout l’intensité de cette séquence. Sébastien demande qu’on introduise de la « douceur ». Je ne sais pas quel est , ici, le sens de ce mot. Il arrête tout.

Sébastien a arrêté sur un moment où la tension vécue par Angela était à son apogée. Il précise ce qu’il recherche ce qui ne va pas. Il reparle de ce qu’a fait Angela. Il voit comment ce « matériau » va trouver sa place naturellement dans la construction du spectacle. Dans le souci de la restitution rituelle du travail de la semaine, il demande à revoir des pas qui ont été faits. On voit un enchaînement chorégraphié, dansé. Musique d’un clavecin. La danse réapparaît et on comprend mieux la finalité de ces improvisations relevant du travail que font les comédiens.

Ce que nous voyons, est beaucoup plus net, plus construit, plus « essentiel », a pris une direction ; des partis pris clairement lisibles maintenant. On comprend mieux comment ils participent à la construction du spectacle et nourrissent la chorégraphie qui les intègrent en s’en inspirant.(...)

A suivre. Jacques Ségueilla

 

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