Cahiers de la création #1

Cahiers de la création #1

par Jacques Ségueilla -

Cahiers de la création #1

A Vitry-sur-Seine, depuis une quinzaine de jours cinq danseurs et une comédienne dirigés par le chorégraphe Sébastien Lefrançois sont au travail. Ils préparent la pièce "Faites la place !" que vous pourrez voir au théâtre Jean Vilar. J’ai passé une journée avec eux.

(...) Halls immenses ouverts à tous vents. « Ballet » (eux aussi dansent) des camions, des cars, des balayeuses et autres engins montés sur roues. Tout est préparé, tout est organisé, le sens et les chemins de chacun bien identifiés. La signalétique ne permet pas l’erreur, l’organisation interdit qu’on l’ignore. (...)

Ça en fait des monceaux de détails, de poubelles, de kilomètres de trottoirs, de rue, de carrefours, de plantations, d’arbres, d’affiches, de trucs et de machins à entretenir pour que les citoyens vivent dans un environnement digne d’eux et de leur commune.

Mais, dites-moi, que trouvent des danseurs dans un monde technique où se regroupent plus de cents métiers ?
Observateurs, ils regardent, écoutent, apprennent tout au long de leurs va et vient.

Leur corps absorbe celui du technicien ou de l’ouvrier tout à sa tâche. On les voit les mains solidement enfoncées dans le creux de leurs poches. Ou manipulant l'outil, la machine, le volant avec la précision du professionnel.

Le regard aiguisé sur la tâche en cours, ils voient, ils entendent, ils sentent aussi. Intensément présents, les pieds bien posés sur le sol.

Je suis surpris par les termes du menuisier - un instant formateur de danseurs. Il parle d’accompagnement du corps, de la légèreté des appuis, souplesse des poignets, aussi de l’écoute de la lame du rabot sur le bois, de son fil, de l’importance de l’affutage.

Les équipes travaillent ensemble, s’écoutent, se relaient. Ils forment des ensembles parfaitement coordonnés comme s’ils réalisaient sans le savoir une chorégraphie dans la précision de chaque geste, de chaque mouvement.

Comme si tout cela était déjà un spectacle pour celui qui sait le voir. Il y a déjà des regards et des rires de connivences qui lient les danseurs à ce monde.

Observer cette résidence d’artistes provoquée par le théâtre Jean Vilar amène à apprendre à voir la beauté d’une main solide sur son outil travaillant le bois, le métal. Le simple ouvrier devient orfèvre à sa manière.

Celui qui travaille sait ce qu’il fait, il a des gestes précis, des déplacements mesurés, des échanges très à l’écoute. Ils sont tous sur le qui vive, mais sans efforts inutiles. A  l’écoute.

Alors ces artistes regardent un monde qu’ils découvrent. J’ai eu l’impression, ce jour-là, que les danseurs n’avaient aucun des a priori que nous avons tous face à quelque chose dont on se fait une idée. Les artistes, sur ce chantier, trouvaient leur place à l’écoute des équipes très patientes heureuses de parler de leur travail, de la beauté technique des machines dernières arrivées, de la façon dont tout « roule » avec le moins d’accrocs possible.

Après (...), direction la Briqueterie, magnifique atelier, inauguré il y a peu, consacré entièrement à la danse. Des salles où se pétrissait la terre argileuse, se moulaient les briques et où elles se cuisaient dans d’immenses fours, il est né par le geste de l’architecte, de magnifiques studios aux proportions et à la lumière parfaites pour donner aux artistes des moyens de travail idéaux.

Là, sur les tapis de danse, dans la lumière tamisée d’une journée de juin, les corps des danseurs et de la comédienne se révèlent tels qu’ils sont avec leurs personnalités singulières.

D’abord, gestes à la recherche de cette vision du travail qui s’inspire davantage des temps modernes que de ce que j’ai vu le matin même dans les ateliers où nous étions. Si l’ouvrier ou le technicien fait pour produire un objet qui finira posé à l’extérieur de lui-même, le danseur, lui, produit un mouvement sans autre objet que lui-même. Et je vois bien que cette pesanteur, cette gravité du corps à la tâche, manque encore.

Voici que Muriel (...) entre, va essayer de passer quelque chose dans une boutonnière trop petite. Frénétique, il faut essayer. Désespérée : on ne peut pas ne pas le faire. Absurde. Il faut y arriver, la question dérape, envahit tout. Elle lui prend la tête, le corps, la santé. Son avenir est entièrement contenu dans cet acte impossible. Elle va vivre un instant d’absorption d’elle-même dans un geste répétitif. Comme ce travail qui consiste à mettre une agrafe à droite puis à gauche et bien en haut, vous voyez en haut à droite à gauche, à droite à gauche, à…, à…. Elle perd le souffle, elle ne voit plus rien. Break.

Et si ça ne servait à rien ? Peut être !

Une petite séquence construite, reprise de précédentes sessions. Elle va se répéter. Un portique de vêtements avec quelques cintres vides devient l’objet du travail comme un engrenage qui est mu. Sans qu’on comprenne très bien à quelle fin le groupe et son portique se déplace de gauche à droite, de cour à jardin. Les corps précis s’accélèrent, ils vont et viennent pour rien, pour ne pas rester en dehors de ce monde qui s’agite, qui accélère, qui ne compte plus.

Sébastien Lefrançois regarde ses artistes au travail. Ils produisent, soutenus par différentes musiques, des gestes, des mouvements, des déplacements jouant les répétitions, les accélérations prenant leur propre corps comme témoins, évidemment comme outils. La souplesse des ensembles créés tout à coup achoppe sur les commentaires des uns sur les autres. Les corps se rigidifient.

La consigne du chorégraphe impose à chacun de commenter son propre travail : je lève le bras droit, tourne vers la gauche, joue de doigts, etc.

Tout cela se transforme quand un autre commente ce que fait le danseur devenu cobaye, chacun passe et les personnalités s’expriment, les commentaires se font plus ou moins généreux. Puis deux, puis trois, ne se parle qu’entre danseurs témoins. Le danseur, au milieu, n’est plus qu’un objet. La parfaite déshumanisation s’imposera quand la comédienne clown le décrira comme s’il s’agissait d’un objet manufacturé dans un long discours promotionnel : « Vous verrez, il est très bien vous en serez content… »

La journée passe, les corps se transforment
, si différents. Ils vont dans la même direction posant la même question. S’interrogeant sur ces êtres familiers que cent milles personnes croisent chaque jour sans les voir vraiment. Ces corps au service du public qu’on imagine sans doute un peu râleurs mais de leur travail et heureux d’appartenir à cette communauté…

A suivre. Jacques Ségueilla

 

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